Dans le jardin de leur maison, en Normandie, ils ont planté un érable. Son arbre. Cléa (le prénom a été modifié) a 5 ans. Elle est née au Canada, où habite sa
"nounou", comme l’appelle sa maman; cette autre femme qui, pendant neuf mois, "l’a gardée au chaud" dans son ventre. Sabrina a brutalement appris à 18 ans qu’elle ne pourrait jamais être
enceinte: atteinte du syndrome MRKH, elle a des trompes et des ovaires fonctionnels mais pas de vagin ni d’utérus. Un choc pour cette jeune femme, déjà en couple et qui ne pouvait imaginer sa
vie sans enfants. "J’étais bouleversée, raconte Sabrina, submergée par la colère, la haine, l’incompréhension: pourquoi moi?" Il aurait sans doute fallu qu’elle renonce.
"Impossible, tranche-t-elle. C’est quelque chose dont on ne peut pas faire le deuil. Autant me mettre tout de suite dans un cercueil."
Elle a dit à son mari que s’il voulait la quitter, elle comprendrait. "Je l’aimais plus que tout, mais je ne voulais pas lui infliger mon handicap",
murmure Sabrina. Sylvain est resté. "On a décidé de se battre ensemble." Le gynécologue qu’elle avait consulté lui avait parlé de la gestation pour autrui (GPA), en lui précisant que
cette forme d’aide médicale à la procréation est interdite en France. Mais Sabrina et Sylvain vont d’abord se lancer dans une procédure d’adoption. Au bout de cinq ans d’attentes
insoutenables et d’espoirs racornis, ils vont commencer à envisager de faire un enfant avec l’aide d’une autre femme.
Des candidates à la pelle
"On a cherché dans tous les sens, à commencer par les plus mauvais", confie Sabrina, qui a trouvé des tas de candidates à la gestation pour autrui sur
Internet. L’une d’entre elles leur avait demandé 100 000 euros pour un enfant, 200 000 euros en cas de grossesse gémellaire. Soupir: "Il faut voir sur qui on tombe." Des femmes qui
offrent leur ventre au plus offrant ou se servent de leur corps comme d’une monnaie d’échange pour obtenir des papiers. Dans un élan de générosité, la soeur de Sylvain, qui avait déjà deux
enfants, va leur proposer de porter le leur. "On s’est renseigné mais c’était vraiment trop risqué, déplore Sabrina. On aurait été dans l’illégalité la plus totale. Et on ne
voulait pas le faire frauduleusement." Ils optent finalement "au feeling" pour le Canada, qui leur donnait la garantie d’un encadrement professionnel et un sentiment de sécurité
lié à la prise en charge.
Pour réaliser leur projet à 55 000 euros, ils ont contracté un emprunt en plus de leur crédit immobilier. Puis versé un acompte de 5 000 euros à une agence, en Ontario. Elle les a mis en
contact avec une candidate, les a guidés pas à pas dans les démarches juridiques – notamment avec un avocat qui s’est occupé de rédiger le contrat liant les parents intentionnels et la mère
porteuse –, a assuré le suivi psychologique du couple et de la mère "gestationnelle". Celle qu’ils ont baptisé "Nounou" est sage-femme de profession et maman de six enfants. L’anglais de
Sabrina est plutôt sommaire mais elles parlent "la langue du coeur". "Je la considère comme ma soeur, murmure Sabrina. C’est la personne qui m’a aidée à devenir maman,
ce que je n’espérais plus, même si on veut toujours croire à un miracle: un utérus qui te pousse pendant la nuit ou je ne sais quoi." Ils ont suivi la grossesse à des milliers de
kilomètres, branchés sur la webcam ou pendus au téléphone. "L’avantage par rapport à l’adoption, c’est aussi que cet enfant est, biologiquement, le nôtre, glisse Sabrina. C’était
merveilleux de pouvoir se demander pendant la grossesse: est-ce qu’il aura tes yeux ou les miens, mes cheveux, ton sourire?"
Cléa connaît déjà l’histoire de sa naissance
Cléa ressemble beaucoup à son papa, qui aime rappeler à sa femme sur le ton de la plaisanterie: "Je ne l’ai pas portée, mais toi non plus." Pour autant,
Sabrina est tout à fait maman, comme le stipule l’acte de naissance de Cléa, où figurent leurs deux noms. Comme le lui a rappelé sa fille dès sa naissance. Deux jours après la sortie de la
maternité, elle s’était mise à pleurer quand Sabrina avait voulu la mettre dans les bras de sa nounou. "Je crois qu’elle en a un peu marre de sa nourrice, avait alors plaisanté celle
qui l’avait portée. Maintenant, elle veut sa maman." Elle lui rendit alors Cléa dont les cris cessèrent aussitôt.
Deux ans après la naissance de sa fille, le coeur de Sabrina s’est un peu serré en pensant au petit frère ou à la petite soeur qu’elle aurait aimé lui donner.
Elle s’était toujours dit qu’elle aurait trois enfants, avec trois ans d’écart. "Mais financièrement, ce n’était pas possible. Il fallait déjà rembourser le crédit pour la maison et celui
qu’on avait contracté pour elle. Moralement, c’est un peu dur, parce que c’est juste une question d’argent finalement. Je trouve ça nul et injuste." Cléa, elle, connaît déjà l’histoire
de sa naissance. Sa maman lui a expliqué qu’un bout de son ventre était cassé à l’intérieur et qu’elle n’avait pas pu la porter, c’est pourquoi elle s’était développée pendant neuf mois dans
le ventre de "nounou". C’est sans doute parce qu’elle a vécu ces premiers mois in utero de loin que Sabrina regarde aussi attentivement grandir sa fille. Pour ne rien rater de ses
premiers mots et autres premiers pas, elle est devenue assistante maternelle.